Une semaine après, la guerre commence à peine

• Les américains ne peuvent se prononcer sur la durée de la guerre. On parle de jours comme on parle de mois.
• Ce prolongement est à même de générer des effets redoutés par le monde entier : hausse du pétrole, recrudescence du terrorisme...

Après une attente éprouvante, la guerre annoncée a fini par être déclenchée jeudi 20 mars 2003 à deux heures et demie GMT. Après les deux premiers jours d'abattement conjugués à un sentiment d'impuissance, de fatalisme et de désespoir face au déploiement de la formidable machine de guerre américaine dans le ciel de Bagdad et sur le sol du Sud chiîte du pays, l'espoir a fini par renaître de ses cendres. Un sentiment de fierté s'est propagé comme une traînée de poudre dans le monde arabo-musulman face à la résistance irakienne.
Non, l'Irak ne déposera pas les armes au premier coup de feu. Oui, le peuple irakien résiste pour défendre sa patrie. En ce temps d'incertitudes, s'il y a une chose sûre, c'est que cette guerre ne fait que commencer et ne sera pas une promenade de santé pour la coalition anglo-américaine.
On est revenu de loin. Le doute a changé de camp. Le secrétaire d'Etat à la Défense, Donald Rumsfield, lors d'une conférence de presse tenue au Pentagone mardi 25 mars, est venu dissiper les illusions de ceux qui ont bien voulu croire en des déclarations lancées à l'emporte-pièce pour emporter l'adhésion de l'opinion publique américaine et internationale au projet de guerre préventive contre l'Irak.
Avant son déclenchement, M. Rumsfield et ses collègues de l'administration Bush certifiaient en substance: «La guerre contre l'Irak sera courte», elle sera «propre grâce à notre technologie de pointe» et on procédera par «frappes chirurgicales» limitant au maximum les fameux «dommages collatéraux»...
Moins d'une semaine après l'ouverture des hostilités, M. Rumsfield tient un discours totalement différent : «Nous ne savons pas si la guerre contre l'Irak durera des jours, des semaines ou des mois. Nous ne savons pas combien elle coûtera au contribuable américain. Mais nous savons que cette guerre est dangereuse et que nous sommes plus près de son début que de sa fin !», a-t-il affirmé.

Le patriotisme prend le pas sur le rejet du régime

Passons sur les images de GI's morts ou faits prisonniers qui ont dessillé les yeux de ceux qui ont naïvement oublié, ou à qui on a fait oublier, qu'une guerre, «tue».
Par ailleurs, le monde entier a vérifié à travers la télévision qu'il n'y a pas de «guerre propre» et que les fameuses «frappes chirurgicales» pouvaient causer des dommages très lourds en vies humaines. Ainsi des missiles «très intelligents» se sont abattus mercredi sur un quartier commerçant de Bagdad, faisant 14 morts et plus de 30 blessés !
«Les responsables du Pentagone s'attendaient à ce que les troupes américaines soient accueillies presque partout comme des libérateurs, du moins dans le Sud chiîte», écrivait lundi 24 mars 2003, le très sérieux quotidien américain Washington Post. Et c'est un fait que les soldats américains et britanniques n'ont pas été accueillis dans la liesse et avec des fleurs comme des libérateurs. La résistance irakienne dément la thèse de «la guerre joyeuse et libératrice». Il faut avoir la mémoire courte ou être carrément amnésique pour formuler une telle hypothèse.
Les observateurs avertis se rappelleront qu'en 1991, après la victoire de la coalition internationale sur Saddam Hussein au Koweït, les Chiîtes du Sud et les Kurdes du Nord s'étaient soulevés. Mais la raison d'Etat a eu raison de leurs espoirs. Ils ont été abandonnés à la colère terrible et à la répression sanguinaire de Saddam Hussein. Finalement, les deux soulèvements furent écrasés dans le sang et le prix en vies humaines fut exorbitant : plus de 100 000 Chiîtes au sud et près de 150 000 Kurdes au nord...
Ce massacre est encore présent dans les esprits. Les Chiîtes ne pouvaient oublier aussi rapidement comment ils avaient été aussi lâchement abandonnés une décennie plus tôt. C'est cela qui explique la résistance acharnée des populations du Sud de l'Irak à Oum Qasr, à la péninsule de Fao, à Nassiriya, à Nadjaf, dans la deuxième ville du pays, Bassora...
Mais les Chiîtes des Marais, comme on les appelle, ne portent pas Saddam Hussein dans leur cœur. Loin de là. Ils ne se battent ni pour lui, ni pour défendre son régime de terreur. En fait, ce qui motive fondamentalement cette résistance, c'est le patriotisme qui, pour l'instant, l'emporte sur le rejet du régime.
Dans ces conditions, la guerre en Irak risque de durer au-delà des prévisions les plus pessimistes de l'administration Bush, avec les conséquences tant redoutées par les analystes lucides : hausse du prix du pétrole, radicalisation des mouvements islamistes, explosion du terrorisme, exacerbation de la haine de l'Amérique et de l'Occident, récession mondiale, un Moyen-Orient qui s'installe dans la terreur...
Cela ne fait que démontrer l'absurdité de la thèse selon laquelle, une fois le régime de Saddam Hussein abattu par la coalition anglo-américaine, «une brise démocratique se lèvera du Nil à l'Euphrate à l'ombre de la Pax americana»... Une armée d'invasion ne peut établir une démocratie légitime en Irak, ni ailleurs. Et de toute manière, on ne fait pas le bonheur des peuples à l'aide de missiles et de bombes.

Chafik Laâbi


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